Interview de Madame Samantha Rizzi[1]
[1] Interview recueillie par Delphine Stoffel, juin 2025
1. Présentation

Samantha Rizzi est psychologue clinicienne spécialisée dans l’évaluation des profils neurodéveloppementaux , tel que le trouble du spectre de l’autisme (TSA), trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) ou encore les profils à haut potentiel[1] chez les enfants à partir de 6 ans et les adultes ainsi que dans l’accompagnement des adultes neurodivergents. Elle exerce en cabinet libéral à Lamadelaine (Luxembourg). Elle-même concernée par le TSA et le TDAH, elle propose une approche respectueuse de la neurodiversité, centrée sur l’écoute sensorielle. Elle est l’autrice de ressources cliniques et de contenus de vulgarisation sur : www.psychologie-rizzi.com.
[1] Il y a lieu de noter que le haut potentiel (HPI) n’est pas un trouble du neurodéveloppement, néanmoins les enfants ou les adultes HPI peuvent présenter des particularités sensorielles.
2. Le public
À quel type de public vous adressez-vous ?
Je réalise des bilans psychologiques pour les enfants dès l’âge de 6 ans. L’accompagnement thérapeutique est proposé aux adolescents à partir de 16 ans, ainsi qu’aux adultes. Je travaille aussi bien avec des personnes déjà diagnostiquées qu’avec celles qui sont en questionnement.
Quelles sont les problématiques ou signes qui amènent les familles à consulter ?
Très souvent, les familles décrivent une hypersensibilité sensorielle, des débordements émotionnels fréquents, des comportements de retrait ou d’évitement, une fatigabilité intense ou encore des difficultés attentionnelles. Certaines viennent aussi avec l’intuition que « quelque chose ne tourne pas rond » sans forcément pouvoir le nommer. Mon rôle est alors d’éclairer le profil de l’enfant, en repérant aussi bien ses ressources que ses vulnérabilités.
3. L’accompagnement sensoriel
Comment décririez-vous l’accompagnement que vous proposez en cabinet aux enfants présentant des particularités sensorielles ?
Mon objectif n’est pas de proposer une thérapie sensorielle en cabinet, mais d’identifier les spécificités sensorielles du profil évalué (hypo- ou hypersensibilité, seuils de stimulation, intolérance au changement, besoin de contrôle du corps ou de l’espace) et de les intégrer dans la formulation globale du diagnostic. Ensuite, j’oriente vers des spécialistes compétents, comme des ergothérapeutes ou psychomotricien(ne)s. Lors des bilans, je propose des tests standardisés, mais j’observe finement les réactions sensorielles (recherche de stimulations, évitement, signes de stress, fascination pour certains matériaux…).
Merci pour ces précisions. Pourriez-vous nous expliquer plus en détail ce que l’on entend par hyposensibilité et hypersensibilité ?
Bien sûr.
L’hypersensibilité, c’est quand le cerveau réagit trop fortement à des stimuli sensoriels normaux — comme si tout était “trop fort”. Par exemple, un bruit qu’on qualifierait de banal peut être vécu comme douloureux ou envahissant. Cela peut concerner les sons, la lumière, le toucher, etc.
L’hyposensibilité, à l’inverse, c’est quand le cerveau ne réagit pas assez. Les stimulations habituelles semblent “trop faibles” ou passent inaperçues, donc l’enfant va souvent rechercher activement plus de sensations : toucher, bouger, faire du bruit…
Ce qu’il faut bien retenir, c’est que ce n’est pas tout ou rien : un enfant peut être hypersensible dans certains domaines (par exemple les sons forts) et hyposensible dans d’autres (par exemple les mouvements). Et même au sein d’un même sens, les réactions peuvent varier selon le contexte.
J’imagine que ces notions peuvent prêter à confusion pour les parents, notamment lorsqu’un enfant réagit fortement à certains bruits tout en recherchant lui-même à en produire.
Oui, et c’est tout à fait normal de s’y perdre un peu !Un enfant peut par exemple paniquer à cause d’un bruit imprévu (comme une alarme), mais adorer faire du bruit lui-même (chanter fort, taper des objets…). Ce n’est pas une contradiction, c’est une stratégie sensorielle : l’enfant évite les stimulations qu’il ne contrôle pas (hypersensibilité) et cherche celles qu’il peut anticiper ou maîtriser (hyposensibilité). Donc, ce qu’on observe n’est pas “illogique”, mais reflète une tentative d’adaptation à son monde sensoriel.
Enfin, le profil sensoriel est-il stable dans le temps ou peut-il évoluer ?
Il évolue, et parfois même beaucoup.
À court terme, un enfant peut être plus sensible quand il est fatigué, stressé, affamé, ou dans un environnement bruyant.
À long terme, son système nerveux mûrit, ses expériences s’accumulent, et cela peut modifier ses seuils de sensibilité.
On peut aussi observer des fluctuations au cours de la journée : un même enfant peut être très tolérant un matin, puis surchargé sensoriellement l’après-midi. C’est pour cela qu’on parle plutôt de profil sensoriel dynamique, qu’on réévalue régulièrement, en gardant à l’esprit que ces particularités ne sont ni figées ni “problématiques” en soi — elles demandent juste un peu d’ajustement.
Comment est-ce que vous adaptez votre environnement de consultation thérapeutique aux besoins des enfants présentant des particularités sensorielles ?
Je m’assure que le cadre soit prévisible, apaisant et sensoriellement sécure. Cela inclut : une pièce calme, un éclairage doux, des pauses régulières, la possibilité de bouger, de manipuler un objet de réassurance, ou encore d’éviter certains bruits ou vêtements gênants. Je m’adapte au rythme et à la manière d’interagir de chaque enfant.
Cette sensibilité que vous aviez d’adapter l’environnement aux enfants sensibles, découle forcément de votre expérience personnelle étant vous-même sur le spectre de l’autisme avec TDAH. Cela vous a également permis de développer des outils et des guides pratiques permettant de vulgariser le sujet des particularités sensorielles, pourriez-vous nous en dire plus ?
Oui, tout à fait. Mon propre vécu d’autiste avec TDAH m’a beaucoup aidée à comprendre les particularités sensorielles “de l’intérieur”. Ce que je vis moi-même m’a poussé à créer des outils concrets pour accompagner les familles au quotidien — des supports simples, visuels, accessibles, mais toujours basés sur des bases cliniques solides.
Un bon point de départ, c’est mon guide gratuit sur la personne autiste, qui donne des bases claires pour mieux comprendre ce fonctionnement global, dont les particularités sensorielles font souvent partie. Même s’il ne traite pas exclusivement de ce sujet, il permet déjà de mieux situer les besoins spécifiques d’un enfant neurodivergent.
Et comme je mets souvent à jour ou j’ajoute de nouveaux outils, je conseille aux parents et professionnels de garder un œil sur mon site ou mes réseaux — c’est une boîte à outils en constante évolution, pensée pour s’adapter aux vrais besoins du terrain.
4. L’accompagnement parental au quotidien
Avez-vous des outils favoris que vous recommanderiez aux familles ?
Je recommande rarement un outil universel. Chaque enfant ayant un profil unique, j’oriente plutôt les familles vers une exploration avec un(e) ergothérapeute spécialisé(e) en intégration sensorielle. Je suggère également des pistes issues de mes articles, comme la cartographie sensorielle, les check-ins corporels ou la boîte à outils sensoriels individualisée.
Quels conseils pratiques donnez-vous aux familles pour adapter leur quotidien en fonction du profil sensoriel de l’enfant ?
Les pistes proposées sont toujours individualisées. Cela peut inclure :
- créer une zone refuge sensorielle (lumière tamisée, coussins, casques anti-bruit) ;
- anticiper les transitions ;
- alléger la charge sensorielle en structurant l’environnement (éviter les bruits superposés, privilégier les vêtements confortables) ;
- utiliser un langage visuel ou imagé pour parler des sensations (ex. : météo intérieure).
Quelles sont les stratégies simples et accessibles que vous proposez pour mieux gérer les hypersensibilités ou hyposensibilités ?
Voici quelques idées :
- offrir un « menu sensoriel » : l’enfant choisit l’entrée sensorielle qui l’apaise (berceuse, massage, lumières douces) ;
- utiliser la métaphore du thermomètre sensoriel pour identifier les seuils de tolérance ;
- intégrer des pauses sensorielles préventives dans la journée ;
- apprendre aux enfants à signaler leurs besoins sensoriels, même par des pictogrammes ou des gestes.
Recommandez-vous parfois des aménagements spécifiques à la maison (organisation des routines, éclairage, bruit, vêtements, etc.) ?
Souvent oui. Par exemple :
- privilégier les lumières indirectes,
- créer des routines corporelles (compression douce, balancements…),
- permettre le port d’un casque ou d’un vêtement spécifique,
- aménager des coins d’apaisement.
5. La sensibilisation et la transmission
Comment aidez-vous les parents à mieux comprendre les réactions sensorielles atypiques de leur enfant ?
Je commence toujours par valider ce que les parents observent. Beaucoup ont l’intuition que « quelque chose » est différent, sans avoir les mots pour le décrire. Je les accompagne à mettre du sens sur ces réactions en leur expliquant le fonctionnement du système sensoriel et ses liens avec le comportement, les émotions et l’état d’alerte de l’enfant. On parle par exemple de la « surcharge sensorielle », des seuils de tolérance, ou de la confusion entre stress, douleur et bruit, fréquente chez les enfants neurodivergents.
J’utilise aussi des métaphores imagées (comme le « verre sensoriel qui déborde » ou le « radar toujours allumé ») et je les aide à repérer les déclencheurs, les signes précurseurs, et les ressources qui apaisent. L’objectif n’est pas de « corriger » l’enfant, mais de mieux l’écouter, de comprendre ce qu’il cherche à exprimer à travers ses réactions, et d’ajuster l’environnement pour qu’il se sente en sécurité.
Je les invite souvent à faire un petit journal sensoriel, ou à cartographier ensemble les préférences sensorielles de leur enfant (sons, textures, mouvements…). Cette prise de conscience transforme souvent le quotidien : les familles comprennent que ce ne sont pas des caprices ou des oppositions, mais des signes d’un système nerveux qui fait de son mieux pour gérer l’environnement.
Proposez-vous ou envisagez-vous de proposer des outils, ateliers ou formations à destination des familles ?
Oui, c’est une de mes priorités pour les mois à venir. De nombreux parents me partagent leur sentiment d’impuissance face aux crises, aux refus, ou aux réactions sensorielles de leur enfant. Ils veulent bien faire, mais manquent souvent d’outils concrets pour comprendre et accompagner ces particularités au quotidien.
En parallèle, je propose déjà des ressources gratuites via mon site www.psychologie-rizzi.com , notamment des articles et des guides sur les hypersensibilités, le fonctionnement sensoriel, l’alexithymie ou les émotions chez les enfants neurodivergents.
6. Les perspectives et un message aux familles
Quels sont vos projets ou ambitions pour développer votre pratique dans ce domaine ?
Mon ambition est de continuer à faire évoluer ma pratique vers une approche toujours plus inclusive et informée par les réalités des personnes neurodivergentes. Je souhaite renforcer l’accompagnement des familles dès les premières inquiétudes, en leur offrant des repères concrets pour comprendre le fonctionnement sensoriel et émotionnel de leur enfant, même en amont d’un diagnostic.
Je travaille actuellement à la création de supports pédagogiques accessibles (guides illustrés, fiches outils, cartes sensorielles) pour aider les familles à identifier les déclencheurs sensoriels et à construire un environnement plus sécure. Je suis également en train d’écrire mon livre sur les neurodivergents au Luxembourg.
À plus long terme, je souhaite développer mes formations en ligne sur la neurodiversité et tout ce qui y est lié.
Enfin, je poursuis également mes publications (articles, vidéos, livre) pour contribuer à rendre plus visibles les réalités neurodivergentes.
Quel message aimeriez-vous faire passer aux familles qui se posent des questions mais n’osent pas consulter ?
Il n’est pas nécessaire d’attendre d’avoir « une preuve » ou un diagnostic pour chercher de l’aide. Vous avez le droit de suivre votre intuition. Comprendre comment fonctionne votre enfant peut transformer le quotidien, réduire la pression, et ouvrir des pistes concrètes d’apaisement.

